10 dec. 2009
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Scotcher®, enrouler, enrubanner, coller, lier, fixer, ligaturer, c’est faire sien, c’est faire entrer dans son girond, faire état de ses possessions, s’approprier, c’est indexer son territoire. Peut-être que le plus petit dénominateur commun des territoires est cette appropriation, le territoire comme un espace délimité géographiquement et borné fonctionnellement. Chacun s’inscrit dans un territoire et marque ses frontières à l’aide de signes (olfactifs, colorés, administratifs, etc.). Un territoire c’est donc un espace fonctionnel (même symbolique) appartenant à un individu. Bien entendu les territoires peuvent se recouper, voire se superposent nécessairement ; l’appropriation est singulière et ne vaut que pour l’individu l’ayant entreprise. Si l’on observe le monde "strictement" humain, la territorialisation, l’ancrage géographique intellectuel et physique reste toujours nécessaire (ainsi même que le voyage de ce territoire, la « déterritorialisation-reterritorialisation »1). Seulement celui-ci est intentionnel et de plus il est souvent régi par des lois. C’est alors que la propriété privée, la construction nécessaire d’un territoire propre, risque l’exclusivité ou l’existence de la propriété privée privative. En légiférant la propriété privée privative, les territoires physiques comme intellectuels ne peuvent plus s’interpénétrer, ils ne peuvent plus qu’échanger, que communiquer et commercer par le biais de baux2, de droits d’auteur et de royalties.
Tout est flanqué d’une marque, d’une appellation contrôlée et contrôlable. Les pensées ont leur propriétaire, tout est objetisable et même le langage "achète" du vocabulaire aux multinationales ; on scotche. Bien entendu il est "normal" de s’approprier, de construire son monde, même les personnes qui nous entourent sont "à posséder". Scotcher, entourer, cerner une personne, l’emboîter c’est la faire sienne, ainsi connaître quelqu’un c’est s’approprier une partie de l’autre. Néanmoins l’autre ne nous appartient en aucun cas, cette propriété ne vient que construire notre territoire propre, intellectuel. Moralement il est aisé de comprendre et d’accepter ce postulat de l’impossibilité de possession effective d’autrui. Moralement toujours, n’est-il pas d’autres choses incompatibles avec l’idée de propriété privée privative ?
Le fait qu’on puisse penser l’humanité et surtout se penser comme une partie de cette communauté, n’empêche-t-il pas d’accéder à la propriété exclusive de biens et de ressources nécessaires (communes) à toute l’humanité ? (Pour l’instant) nous, humains, vivons tous sur une planète, une terre (des espaces, terrains, océans) finie [ une terre de 51 milliards ha avec 14,9 milliards ha de terre émergée dont 10,3 milliards ha écologiquement productifs]. De surcroit, dans un monde à l’économie globalisée, chacun d’entre nous exploite des territoires physiques qu’il n’habite pas forcément. Lorsque l’on mange un morceau de viande on exploite l’espace qui a servi à produire la nourriture de l’animal, celui de son "espace vital", celui nécessaire à l’absorption du CO2 émis durant les différentes phases de transformation et de transport notamment, etc.. Bref, notre territoire physique est fragmenté, contingent, il dépasse de beaucoup celui que notre conscience s’avoue posséder et surtout la superficie de ce territoire dépend d’une lutte de pouvoirs social et économique. |
La constitution du territoire physique de chacun, son aménagement et surtout son caractère exclusif ou non dépend de choix politiques. Construire chacun de son coté ou tous ensemble n’est pas une dialectique naturelle, c’est un dilemme idéologique (moral) et évidemment (comme chacun le sait et l’oublie) il n’est pas de politique en dehors des Hommes (individu) ; l’aménagement de notre territoire est fonction de nos exigences, de nos choix, de nos aspirations comme de nos caprices, et ce même si cela semble nous dépasser (et ainsi nous déresponsabiliser). N’est-il pas des choses inexclusives, "inprivées", que l’on pourrait presque risquer de nommer publiques ? Les territoires géophysiques sont nécessaires à l’ensemble de l’humanité ainsi ils ne peuvent (peut-être) qu’être communément possédés. N’en est-il pas de même pour le savoir : la propriété intellectuelle n’est-elle pas une aberration ? Il est difficile (inspiration divine mise à part !) de soutenir la création comme ex-nihilo – sans filiation ni références culturelles. En effet, le savoir est un bien, une ressource commune à l’humanité car construite par chacun et par-tout. Qui ne s’est pas déjà senti volé à la découverte d’une idée (artistique, sociologique, philosophique, etc.) qu’il pensait inventée par lui ? La création n’est qu’agencements et réagencements successifs d’idées humaines et ce par des cerveaux humains (tous les mêmes !). La pensée ne peut donc qu’être commune et à partager. Chacun pense grâce, suite, par et avec d’autres, seul un besoin de reconnaissance peu louable ou des besoins mercantiles justifieraient la propriété intellectuelle ; la pensée n’est à personne (se poserait alors le problème de la rémunération du travail intellectuel, notamment peut-être comme un travail d’intérêt général, comme un service public…). Les territoires physiques et intellectuels sont ce qui relie tout et tous à tout et tous. Les territoires intellectuels comme non exclusifs doivent certainement l’être également vis-à-vis des disciplines. On "s’expose à", on s’expose au soleil et lorsque l’on propose une exposition on s’expose aux publics. Exposer c’est prendre le risque de la polémique, exposer c’est aussi expliquer, démontrer, proposer de façon intelligible. Nous pensons l’exposition comme un prétexte à la réunion, comme un support au débat et aspirons à ce qu’elle puisse être un vecteur (aussi petit soit-il) à une construction politique. Les disciplines exploitées ne prétendent pas à l’objectivité. Nous exposons des partis pris, des points de vue positionnés comme la première réplique d’un dialogue. 1 DEULEUZE Gilles, GUATTARI Félix, Mille Plateaux. 2 Pluriel de bail. |