10  dec. 2009
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Ne t'en lave pas les mains



A faire n’importe quoi on devient n’importe qui.


« C’est bien naturel », il en va de son bon droit, le divertissement ouvre des espaces de décompression ; c’est évident. Ce qui est é-vident c’est ce qui va tellement de soi qu’il n’est nul besoin de vérifier sa véracité par la vue. On le sait, il n’est pas nécessaire de le questionner. Mais justement ne faut-il pas se méfier de toute proposition évidente ? Certes chacun a plaisir, voire besoin de moments de détente mais est-ce pour autant du divertissement ou est-ce nécessairement divertissant ? Au-delà de l’idée "bien pensante" qui consiste à dénigrer le divertissement, n’existe-t-il pas effectivement un "danger" du divertissement ? Pour contrer toute méprise, il est peut être bon de préciser qu’il n’est pas question d’une nature, d’un genre d’action, qui définirait ce qui est divertissement et ce qui ne le serait pas. Il n’est pas de nobles actions exemptes de cette fonction et d’autres qui divertiraient par essence. Non, le divertissement envisagé comme fonction peut s’appliquer à n’importe quelle chose, tout dépend alors de l’intention. Le mot divertir signifie détourner de, séparer de ou encore éloigner de. D’ailleurs l’étymologie sous entend – mais cela pourrait être débattu – une utilisation pronominale : on se divertit, on se détourne. La distraction peut également avoir un sens similaire faisant appel à une racine signifiant le déchirement. Ainsi ce rapide retour au sens "premier" du mot indique l’essence du divertissement : il engage n’importe quelle action, laquelle est animée par une intention, celle de l’évitement, de s’éloigner de ce à quoi on était occupé, de la chose à laquelle on s’appliquait.

Et c’est là qu’apparaît le problème : pour qu’il y ait divertissement, il faut qu’il y ait une (ou plusieurs) choses que l’on sait nous concerner et de laquelle on veut momentanément se séparer. Cette tentative de mise de coté engage finalement assez peu l’action, souvent légère, que l’on nomme justement divertissement. "La stratégie du divertissement" engage bien plutôt son rapport avec le reste, avec ce que l’on veut nier. "Évidemment", je ne table pas sur mon inconscience du monde et donc pas plus sur une déresponsabilisatrice inconscience ou ignorance de mes congénères. Ainsi, ce qui est ici exposé c’est le caractère intentionnel et stratégique du divertissement, chacun se sait et s’oblige moralement à de nombreuses choses et la diversion que constitue le divertissement offre une échappatoire prétextée par l’impuissance individuelle (dépassées par tant et tant de méchantes choses, par la fatalité). A force de détournements, on s’accorde (on se l’accorde) à penser que le monde ça n’est pas nous, qu’il y a autre chose qui nous dépasse et il est donc plus facile, plutôt qu’à risquer de se rendre compte qu’il n’est pas de société humaine en dehors des humains, de s’en distraire, de s’en éloigner.

En plus de porter l’idée de se soustraire à quelque chose que l’on sait nous concerner, et même si le divertissement ne fait foncièrement pas appel à un type d’action, il est "largement" admis, et pratiqué, ainsi que ce qui distrait est une chose légère à laquelle on tente de ne pas donner de sens autre que la sensation, des sortes de vacances (→ vacuité → vide) intellectuelles. Mais comme toute action, d’autres choses en sont la cause (ce de quoi on se détourne) et surtout cette action, même abordée comme anodine, a très certainement des conséquences. C’est alors que se révèle un autre des caractères problématiques du divertissement, à savoir l’idée de comprendre les choses comme sans liens, d’envisager comme possible l’isolement (séparation, déchirement, distractio) moral et/ou physique d’une action par rapport au reste de la vie. Le divertissement c’est donc à la fois fuir la cause, ce qui nous concernait, et éviter la confrontation aux sens et aux conséquences de l’acte distrayant.

Ensuite se pose le problème de la permanence de ce détournement. "Il va de soi" que l’on évite rarement la facilité. C’est bien plutôt de la complexité du vivre ensemble que de l’aisance de l’ « égautisme »1 que l’on tente de se soustraire. Si se divertir c’est se détourner, c’est donc ne plus faire face. Le danger serait alors la non réversibilité, la permanence, par accoutumance, de cette posture. La posture "de dos", l’intention de l’inattention ne risque-t-elle pas de glisser du statut de diversion à court terme à celui de stratégie, de mode complet de compréhension et de pratique des choses ? Le divertissement serait un mode de vie où régnerait par habitude, par satisfaction, l’intention d’éviter de se confronter, de se savoir responsable de soi et du fait de former un ensemble interdépendant avec le reste. Divertir c’est aussi tirer, étirer, tordre à son profit. En ayant toujours la volonté de ne surtout pas laisser le moindre espace à la déresponsabilisation, il est aussi vrai que "l’on" nous divertit. Par l’abondance des possibles de sensationnels divertissements, bien sur, mais également par le discours idéologique qui, en s’appropriant (en divertissant) l’idée d’interdépendance, qui saurait au contraire amener à construire ensemble, réussit à faire accepter le fait que plus rien n’est du ressort de la politique (du notre) et que « le monde est en marche », qu’il faut s’y adapter. C’est l’ancrage de l’idée d’une fatalité, d’un marché en dehors des esprits humains, face auquel on ne peut que se plier : le pragmatisme.2 Bien sur, avec une telle idéologie la propension au désengagement intellectuel, par dépit, est compréhensible. Et encore une fois, il est plus pratique (pragmatisme) d’être une force d’affirmation qu’une force de négation ; le divertissement comme billet pour l’indifférence.

Le divertissement n’a absolument pas le monopole du plaisir, il n’est pas question de cela, l’intention d’attention n’exclut en rien le plaisir. Tout simplement car, comme déjà répété, la distraction est sans rapport avec la nature de la chose mise en acte, elle n’a à voir qu’avec ce qui la motive et avec les liens, ou leur absence, qu’elle tisse aux restes. Et en parlant de restes, justement, pratiquer le divertissement-continu, le désengagement vis-à-vis du politique, engendre peut-être une conception culinaire du monde. Comprendre le monde comme un banquet, l’envisager comme offert à la dégustation et ainsi le vivre sur le mode de la rentabilité. Cette posture dos au monde harangue chacun à se goinfrer dans son bon droit, à tenter d’être repu avant les autres car « ils ne se privent pas, eux, aussi de se gaver ». Eux aussi, mais pas également. Dans ce système, il n’y a effectivement pas de chasseur. Ce matin, comme les autres, il n’est donc nul besoin pour l’un des lapins de tuer le chasseur, pas de « grand méchant loup » qui « tire les ficelles » de sa « main invisible et régulatrice ».3 Chacun, n’importe qui, fait n’importe quoi pour soustraire pour soi une part du gâteau. Tant pis pour le lapin « en retard, en retard » qui aurait pris le temps de l’intelligence, à savoir comprendre par l’assemblage, tisser des liens, ce qui est en rupture avec le brutal déchirement, la séparation de la distraction.

La Déclassification expliquée aux enfants


Évidement (encore une fois) il existe des classes sociales, mais "sans nul doute", comme toute évidence, il est toujours bon de tenter de la questionner. Il apparaît comme difficilement contestable qu’il existe de grandes disparités sociales à toutes les échelles géographiques et qu’elle est aussi d’une grande disparité. Et ainsi, tout de suite se pose le premier problème : il existe alors un très grand nombre de classes sociales. Mais il est tout de même loin d’être absurde de relever l’existence d’un groupe de personnes assez restreint (à l’échelle du monde) jouissant d’une aisance sociale en grande rupture avec une masse, elle "socialement beaucoup plus nuancée".

Ici le problème est à nouveau celui du vocabulaire, ce qui peut paraître futile mais pourtant les codes (comme le code-langage) sont destinés à faciliter le partage de sens. On parle de « classes » sociales, de « catégories » socioprofessionnelles, ou encore de « l’ordre » social. Une « classe » c’est un ensemble de choses ayant des traits communs, c’est un terme utilisé en biologie et qui désigne une grande division d’un embranchement d’êtres vivants, elle-même subdivisée en « ordres ». En biologie toujours les « catégories » sont des niveaux hiérarchiques dans la « classification » des êtres vivants comme l’espèce, le genre, etc.. La « catégorie » renvoie à l’idée d’une nature, d’une essence commune. Enfin la « classification » est la distribution scientifique des espèces vivantes selon des critères morphologiques, anatomiques et génétiques.

Bien sûr en politique ou en économie cela est basé (parfois ?) sur d’autres critères. Mais sémiologiquement il devient vite terrifiant de pouvoir faire quelques confusions et en arriver à comprendre et à accepter une classification sociale ; une organisation sociale comme naturelle, à savoir nécessaire (qui ne peut pas ne pas être). Sans même déraper vers une conception biologique du social il est effrayant, peut-être, de s’apercevoir que ce vocabulaire renvoie implacablement à l’idée d’appartenance et donc de différenciation qualitative vis-à-vis des autres groupes. Une classe c’est d’ailleurs aussi en français un degré de valeur (1ère classe, …). Cette différenciation qualitative comme nécessaire est plutôt entretenue par l’idéologie dominante qui du même coup peut faire miroiter l’idée d’ascension sociale comme un possible but. Le but, fragment de "réel" atteignable, est peut-être une façon de se distraire de la recherche de sens, effort tellement déceptif car non-possédable. En tous cas puisque l’ascension est en fait économique, ceux qui y travaillent (et qui n’y travaille pas ?) font avec efficience fonctionner le système (force d’affirmation, celui qui grimpe les échelons a été productif et rentable). Un système s’appuyant sur l’idée de classes entretient, même si les inégalités sont énormes, une certaine stabilité, une hiérarchie permettant à chacun de savoir à quoi il peut aspirer et surtout quelles sont les limites de son champ des possibles au risque de prendre l’ascenseur à l’envers. L’idée de classes sociales dans le système néoconservateur (le notre) fait exister la peur d’une descente sociale, d’où la stabilité et la "bonne volonté" de chacun. "Naturellement" l’idée de classes sociales fait aussi appel à une conception marxiste de la société, qui là ne travaille pas à l’abject fatalisme mais plutôt à l’espoir de la révolution (à savoir au retournement et non au détournement du divertissement). Il n’empêche que la lutte des classes nécessite une conscience de classe et là le bât blesse. A écouter "les gens", peu font partie de la classe dirigeante ou dominante mais beaucoup l’envient ou "aspirent sans espoir" à en faire partie. Bref, tenue entre autre par la peur d’une relégation sociale, par la facilité du désengagement (l’indifférence au politique), et surtout par la conception individualiste d’une ascension économique, en face de la classe dominante se presse surtout une masse de prétendants à y rentrer. Mais surtout, qu’en bien même les classes (non naturelles donc non nécessaires) sociales existeraient, n’est-il pas moralement abject et dangereux d’aspirer à ce qu’elles entrent en lutte, classe contre classe ? Loin de nier l’exploitation à différents niveaux d’une majorité économiquement moins puissante par une minorité dirigeante, ne faut-il pas, plutôt qu’à risquer de simplement inverser les rôles, aspirer à déconstruire l’existence de classes ? Aspirer (naïvement) à une construction, vraiment révolutionnaire car créatrice, de tous par tous et pour tous. L’idée d’opposition de deux classes n’est-elle pas tout aussi rassurante que la conception néoconservatrice. Si deux classes s’opposent il est simple (simpliste) de savoir où se placer, il est facile de comprendre qui sont les gentils et qui sont les méchants. Il est beaucoup plus complexe d’envisager une société où par l’indifférence, par le divertissement, chacun est devenu agent du système qu’aucune décapitation ne pourrait mettre en péril et on ne saurait donc, si l’on abhorre le contentement du réformisme, se satisfaire d’un jeu de rôles retourné.


Le mal est fait, mais…

Culture Parasitaire


Si l’on répète sans cesse que chacun est responsable du système – tous victimes, tous responsables –, si l’on s’évertue à faire penser l’idée que tout a un sens, que tout a des conséquences et surtout que tout (et tous) est lié, ça n’est pas moralisateur ; c’est encore moins culpabilisateur ou défaitiste. C’est moralement positionné, c’est effectivement un simple postulat idéologique, une "petite position singulière", mais c’est avant tout une conception positive ou plutôt non résignée qui essaie de donner à comprendre à chacun ce qu’il sait déjà, à savoir sa capacité d’action, sa puissance politique. Si chacun est responsable de tout alors chacun peut agir dessus, soit pour le maintenir, pour le garder, soit pour le déconstruire, et donc créer.

Il n’est donc nul besoin d’aller ici plus avant dans l’épanchement de nos convictions (perfectibles) politiques. Les objets que nous proposons ne sont que des supports au débat, le (ou les) propos qu’une amorce à la polémique et l’exposition n’est finalement qu’un prétexte à la réunion et donc à la construction en commun. Ce qui explique le caractère (sur-)didactique des formes et des images, l’utilisation de stéréotypes, de lieux communs pour pouvoir entamer ensemble le parcours interprétatif voire digressif. D’où également les points de vue (idéologiques) marqués qui n’ont aucune prétention de vérité mais qui s’exposent ainsi pour faciliter le positionnement de chacun, soit en contradiction, soit en accord, soit en nuances polémiques.


1 Néologisme : égo et autisme.

2 Notamment pour exemple les propos d’Angela Merkel au sujet de la crise : « Si l’on s’y met tous ensemble on pourra vaincre la crise », ici la crise est envisagée comme un être vivant, mais surtout comme extérieure à nous ! Faut-il rappeler que les crises n’ont rien à voir aves des punitions divines mais que comme le reste elles ne sont que le fruit de choix humains.

3 Adam Smith.

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