10 dec. 2009
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Évidence, de videre : voir, auquel s’ajoute le préfixe –é qui marque la privation. On dit d’une chose qu’elle est évidente lorsque la certitude est telle que cela ne nécessite même pas le regard. On sait sans même voir.
Il parait évident et peut-être même un peu simplet d’exprimer, comme étant la solution absolue, son désir de justice : que tout choix, que tout comportement soit précédé et guidé par l’aspiration de la recherche du plus juste. C’est tellement évident que d’ailleurs, dans tout système démocratique, à savoir dans toute société affichant la construction en commun comme principe fondateur (par le peuple et pour le peuple), chacun se targue de toujours faire prévaloir la justice. Néanmoins le plus juste ne peut d’après nous qu’être aspiration, une recherche, un travail vers, et jamais un aboutissement. Une justice aboutie transformerait la loi en Loi. La tension en dogme autoritaire et absolu. Pour être au plus juste, il faut offrir ses décisions au dissensus, à la perpétuelle recherche de changement qualitatif positif. Au sein des systèmes décrits plus haut, la sacro sainte justice est très souvent malheureusement réduite à la recherche du vrai et du faux. [Même si ce n’est pas le lieu de développer cette réflexion, très succinctement, il est peut-être important de rappeler la théorie qui replace les vérités comme simples hypothèses humaines. La vérité comme simple abus de langage. Des opinions illusoires, qui par transmission traditionnelle par la force du temps font règles.]
Le vrai et le faux, à l’instar du juste et de l’injuste nécessitent donc un code humain sur lequel se baser. Sur une définition du bien et du mal, une morale. Certes création humaine, cette morale n’est pas "véridiquement vraie". Elle n’est peut-être (même si l’on en doute) même pas partagée par toutes les cultures, etc., mais elle est absolument nécessaire pour pouvoir vivre ensemble. Comment pour vivre ensemble ne pas s’obliger à considérer de façon immuable par exemple que tous les êtres humains doivent être égaux en droits ? Ou encore comment pour vivre ensemble ne pas exiger comme principe supérieur l’interdiction de toute atteinte à l’intégrité physique des personnes (nous considérons ici comme individu tout humain hors du cops maternel) ? Ainsi le juste et l’injuste, comme le vrai et le faux sont basés sur des codes humains. Mais à la différence de la justice, qui est un processus continuel, le vrai et le faux s’annoncent comme effectivement absolus. Des opinions érigées en lois excluant toute contradiction, ne pouvant dès lors amener à aucune remise en question. Les prises de décision individuelles ou collectives le sont le plus souvent au nom du vrai ou du "naturellement" que du juste. Le scientisme par exemple croira en la science comme naturellement exacte, véridiquement démontrée. Certes la science amène à constater des faits, des phénomènes démontrables, réitérables, etc., mais se doit comme toute autre discipline de toujours se penser comme hypothétiquement réfutable. Au-delà de ce caractère hypothétique, il ne faut pas oublier que toute recherche scientifique ne peut être que politisée. Si l’on recherche l’existence d’une différence de capacités intellectuelles entre les êtres humains cela ne peut qu’avoir des conséquences politiques. Pour vivre ensemble il nous faut, que cela soit vrai ou pas, naturel ou non, considérer l’égalité comme universellement partagée. Dès lors, pourquoi faire ce genre de recherche et ainsi risquer de mettre à l’index peut-être certains individus ? La recherche de la vérité est idéologique, la science n’est pas déconnectée du politique, elle en est un outil sanitaire et social. La recherche fondamentale est indispensable mais il lui faut certainement sans être "partisane", répondre à une éthique. Avant, dans le choix de la recherche mais aussi après. « Je sais qu’on a démontré des différences d’aptitudes physiques générales selon l’origine ethnique, vais-je pour autant penser que certaines taches sont plus imputables à certains qu’à d’autres ? Et surtout qu’est-ce qui m’a pris de chercher ce genre de choses ?! » |
Une société qui travaille à l’ouverture intellectuelle de chacun, qui travaille à l’effacement de toutes les différences entre les individus ne peut que considérer que les croyances sont exclues du domaine public. Bien évidemment dans le domaine privé on ne peut intervenir. Entre privé et public, il ne s’agit pas de problèmes topographiques mais de géographie intellectuelle. Ainsi dans un lieu public tout un chacun peut croire à ce qu’il veut ! Privé ne signifie pas dans sa "propriété privée privative", dans son domaine. Il est des choses publiques intra-muros, à la maison. Par exemple encore, la mise en danger physique d’un individu où que ce soit fait partie du domaine public. Et nous pensons que l’ouverture intellectuelle passe par l’éducation. (Nous différencions ici l’éducation de l’instruction.) L’éducation de tout le monde où personne n’est dans la position d’instructeur. Une grande partie de l’éducation se joue à l’école, par la pédagogie. Ainsi, celle-ci, puisqu’elle est publique ne peut se préoccuper du privé, des croyances, mais simplement travailler à l’ouverture d’esprit et à la réflexion. Si l’on prend l’exemple du créationnisme et des théories de l’évolution, la justice ne doit pas légiférer les croyances de chacun. L’un et l’autre peuvent être dits "vrais". Seulement le créationnisme ne peut être enseigné dans les écoles publiques à l’inverse des théories de l’évolution parce que celles-ci sont justement conceptualisées scientifiquement et ne s’exposent pas comme vraies, mais comme recherche de. Elles ne se posent pas en dogme scientiste mais comme une tentative de construction de connaissances.
Nous voulons un monde plus juste, pas un monde en paix. La paix entendue ici, c’est celle du consensus, "laissez moi en paix de mon coté". Au niveau national ou international cela se traduit par la recherche de contentement des opinions de chacun. Et pour reprendre l’exemple précédent, arriver à une école où l’on enseignerait dans une classe le créationnisme, et dans l’autre les théories de l’évolution. La paix, c’est chacun de son coté, chacun dans son jardin, les uns à coté des autres et non pas les uns avec les autres, où la seule cohésion passe par des interdépendances matérielles et où les décisions de justice s’accommodent de cette préservation consensuelle. La société du juste essaie de trouver une autre solution que le mur, la barrière. Éviter le consensus et appeler au travail intellectuel en faisant prévaloir toujours l’intérêt commun, collectif sur celui individuel. Il faut bien comprendre que le juste, la justice, c’est à un moment donné. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit relatif, mais lors de son application, il doit contenir en lui-même la possibilité d’être retravaillé. Il s’agit de porter en lui-même la possibilité d’un changement qualitatif positif. La paix passe autant par l’armée conventionnelle que par la milice privée, vers l’hypersécuritaire du "chacun est son justicier". L’escalade ou la dégringolade vers l’individualisme retranché derrière ses frontières (du national au domestique), vers la mise aux nues de la "propriété privée privative". L’invocation des droits de l’homme ne peut être qu’un obscène et lâche appel à la trêve. Les droits de l’homme ne faisant aucunement jurisprudence, ne font appel qu’aux bonnes mœurs et espèrent en leur nom symbolique s’arranger une petite paix temporaire. La paix ne peut, si elle veut être viable, être recherchée avant la justice au risque de subordonner le nécessaire au contingent, le moyen à la fin.
Il faut travailler à la recherche du plus juste pour construire ensemble une société pour tous, nourrie de conflits intellectuels, de combats d’idées. Évitons à tout prix la paix du débat (d’ailleurs le débat doit être polémique : polemikos, relatif à la guerre). |