10  dec. 2009
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Code, Coder


« Inventer un code cela signifie trouver des éléments qui permettent ensuite d’établir une grille de lecture (d’un événement, d’un texte, d’une partition, d’une œuvre). C’est la grammaire qui permet d’avoir des règles, plus ou moins évidentes à déchiffrer ». Wittgenstein.


Wittgenstein parle de mettre en place « une grammaire », « des règles» permettant de lire "toute" production humaine qui nous est donnée à interpréter. Non pas qu’il y aurait « une grille de lecture » universelle, mais bien au contraire d’ailleurs aux yeux de Wittgenstein, mais que pour « déchiffrer », pour comprendre une chose il nous faudrait inventer des codes, l’encoder. Si Wittgenstein fait appel à une grille de lecture c’est peut-être qu’il ne s’adresse qu’à ceux qui reçoivent. De plus, il utilise le terme « inventer » comme si l’interprétation nécessitait une "création nouvelle" peut-être même propre à chaque production et à chacun. Or le problème de l’encodage de la production et celui de l’efficience de son intelligibilité n’est-il pas du ressort du (ou des) faiseur ? Que la production soit artistique ou non, si l’intention du faiseur et de s’exposer à d’autres, est-ce l’émetteur ou le récepteur qui doit établir la grille de lecture ? La grammaire sert à comprendre ce qu’on lit en comprenant l’organisation des codes, mais la grammaire ne sert-elle pas au moins autant à l’expression par l’agencement de codes dans l’intention de se faire comprendre ?

Ainsi si l’on veut savoir qui du faiseur ou du lecteur doit établir la grille de lecture – qui fait l’œuvre ? -, alors il faut savoir quelle est l’intention de la production, sa fonction, sa raison (ou leur absence). Si l’on se focalise sur les créations, les expressions ayant pour intention de s’exposer, on pourra de façon presque "simplette" faire une distinction entre celles qui sont utilisées comme langage, comme moyen d’expression dans le but de partager du sens (un propos, un "message", un point de vue, etc.) et celles qui sont exemptes de la lourde fonction de véhicule, de vecteur. Ces dernières sont certainement loin de partager moins de sens mais ceux-ci sont pluriels (et non multiples), propres à chacun et surtout non "intentionnels" ou en tout cas contingents pour le faiseur.

Exposer (« un événement, un texte, une partition, une œuvre ») c’est donc possiblement au sens de l’action de faire connaître, d’expliquer. Et tout de suite on se rappellera que s’exposer c’est aussi s’offrir à “l’action de“, ici de ceux qui reçoivent (publics, spectateurs, regardeurs). Ainsi, si exposer a une dimension didactique ou en tout cas communicative et donc "destinataire dépendant" alors l’utilisation de codes communs aux deux parties du dialogue n’est-elle pas nécessaire ? Si l’on attribue la fonction de « moyen d’expression », au sens de moyen de donner à connaître un point de vue, à sa production peut-on faire l’économie d’une grammaire "connue" ou "pire" peut-on inventer de nouveaux codes ou "encore pire" peut-on laisser le récepteur assumer l’absence de codes définis et ainsi l’inciter à s’en fabriquer un - ou plutôt s’en rappeler un -, peut-être sans liens avec les intentions ?

Si la production veut "communiquer" alors elle doit être encodée et donc faire langage, mais en plus de la nécessité des codes, il paraît logique d’agencer des codes connus ou reconnaissables par les publics auxquels elle sera confrontée. D’où la difficulté à utiliser un langage singulier car le partage de sens fait appel aux stéréotypes et aux lieux communs. Tous deux sont des termes plutôt péjoratifs, surtout lorsque l’on parle de création -faisant appel à "l’originalité". Mais le stéréo-type est un type en relief, c’est une marque (stéréotype d’imprimerie) toujours identique qui fait balise, que l’on reconnaît. Un type en relief auquel on peut s’accrocher. Le stéréotype serait alors ce qui permet d’entrer dans l’interprétation, c’est une première prise (d’escalade) ouvrant comme possible une voie (d’escalade toujours). Et ce sont les codes communs, connus ou reconnaissables qui sont autant de prises permettant l’ascension et la construction de sens. Le lieu commun est compris comme tout aussi péjoratif et l’on peut, pour comprendre ses vertus voire sa nécessité, construire le même type de métaphore peu subtile que pour le stéréotype. Tout "simplement", le lieu commun c’est le lieu d’où on parle, d’où l’on peut tous partir, c’est un lieu que l’on a déjà parcouru ou en tout cas dont on peut avoir la carte. Ainsi il est nécessaire pour dire au dehors (exprimer), en dehors de soi et de son petit monde (ayant un jargon) d’utiliser les stéréotypes et les lieux communs, des codes largement partagés. Tout cela pour entrer dans l’interprétation, mais après, l’adjonction d’idiolectes ne risquerait-elle pas de piéger les publics ? Ou alors pour éviter, non pas la recherche mais les "dérives", la production doit-elle être complètement encodée ? Et l’œuvre deviendrait un mur d’escalade où le sens viendrait de l’agencement des prises, des stéréotypes, l’œuvre serait un plan dont l’échelle saurait donner à comprendre plusieurs chemins, différents parcours tracés entre les lieux communs. Le sens émane difficilement d’une chose isolée, c’est l’agencement de multiplicités qui construit du sens. Ainsi même si l’on se contraint à piocher dans un catalogue de codes propres à la culture des publics visés, les agencements sont eux quasi infinis. Dès lors que l’on n’invente pas de code, au risque d’être hermétique, l’agencement de "vieux codes-connus" forme un "nouveau".


Attention, cela ne signifie surtout pas que l’expression n’est que communication, elle peut être indéchiffrable et même dans le cas d’une œuvre construite (encodés par des stéréotypes), c’est bien le faiseur qui fait l’œuvre mais le receveur fait également le travail de se mettre en intelligence avec. Mais si du bas on peut envisager la voie que l’on va arpenter, il faudra se confronter appui par appui, prise par prise, au mur pour escalader. Bien sûr, toutes les prises ne serviront pas, pas de la même façon pour chacun, la voie est balisée mais chaque montée reste particulière. Même dans un parcours d’orientation on peut s’égarer voire se perdre il faut tisser, mettre en lien. Chaque participant a son entraînement, son expérience (sa culture) "propre" (en partie au moins). À lui de se repérer grâce à ce qu’il reconnaît et donc à faire le choix du chemin.

D’ailleurs puisque l’agencement singulier de "codes partagés" (plus ou moins, toujours) forme un nouveau code, surtout après avoir été déjà parcouru, lu ainsi, on peut alors filer la métaphore en disant que les interprétations antérieures ont peut-être parsemé le chemin de petits cailloux contraignant les choix des prochains arpenteurs ; ou la réinterprétation comme du rappel suivant le cordage reliant les types en relief.


Se pose alors le problème de la proposition. Certes, l’agencement de “codes-culturellement communs“ crée du sens et donc possiblement de nouveaux codes, mais puisque ces codes résultent de l’agencement de codes partagés, le rayonnement de ces nouveaux codes n’est-il pas restreint à ce qui est déjà connu ? Si la matière première est constituée de codes/culture c’est que ces codes se rapportent, et qu’ils rapportent, à des choses dont la signification est déjà établie, ou tout du moins localisée (lieux communs). Alors est-ce que la construction à partir de cette matière n’est pas bornée à donner, par la combinatoire, à comprendre un point de vue sur les signifiés de ces codes ? Si la sémiologie existe c’est parce que les signifiés sont repérés et qu’ainsi on peut les associer à des signifiants (les symboliser). Les agencements de codes sont de l’ordre de l’inépuisable mais tous ne sont-ils pas cantonnés “à parler de“ ce qui est (et à en dire quelque chose) ? Politiquement, par exemple, l’expression par l’agencement de codes permet avec efficience de parler de ce qui a été et de la même façon de dire des choses de ce qui est. Cette expression peut certainement alors s’occuper de prospective politique, ou en d’autres termes de l’évolution de ce qui est. Mais dans le cas, que je ne saurais absolument pas énoncer (malgré “une mobilisation quotidienne à ce sujet“), d’une théorie aucunement partagée, les codes seraient tout à fait incapables de l’exposer. Seul peut-être le code langage écrit/parlé pourrait laborieusement s’y risquer (jusqu’à réussir à le faire être code…).


L’expression construite par l’agencement de codes, l’expression donc capable de partager du sens prescrit par l’émetteur, est ainsi contrainte à offrir des points de vue sur ce qui est déjà et ne peut quasiment rien quant à l’expression du “complètement neuf“.


Se poserait alors sûrement la question de la création des premiers codes. Question à laquelle je ne saurais absolument pas répondre et qui en tous cas ne change, à mon avis, rien quant au fonctionnement, à la mécanique, du signifiant-signifié après “eux“ (les premiers !) : à savoir la formation à partir de ce qui est. Dans cette perspective rien n’est finalement complètement neuf et, en dehors d’une inspiration divine, il me parait impossible de ne pas toujours (re)partir de ce qui est : à sans cesse tenter (et réussir) à repenser, à réinterpréter (pour ajouter, repousser voire avancer), jamais à créer ex-nihilo.


D’ailleurs, l’idée que l’expression sensitive et/ou que l’appréhension sensorielle, émotive des expressions serait exempte de codes me parait engager une conception de la vie humaine qui dépasse de beaucoup les seuls mécanismes expressifs.


Physiologiquement les êtres humains sont communément (sauf handicap et/ou pathologie) excités par certains stimuli tels les couleurs vives. Nous répondons donc bien à des choses exemptes de codes, ou plutôt, même sans code la réponse physique aurait existé. Mais comment oublier que nous interprétons ensuite culturellement nos réceptions sensorielles, nous intellectualisons, souvent d’ailleurs sans effort et donc grâce aux outils communs-culturels, ce qui « nous touche, nous émeut, ce que l’on ressent » ? Par exemple, culturellement on sera sensible à tel ou tel stimulus, on répondra sûrement toujours à tous, mais “l’européen“ interprétera les chromatismes en terme de températures (chaudes-froides), “l’extrême oriental“ en terme de réponse à la lumière (brillante-mate), ou encore “l’africain“ en terme de taux d’humidité. Bien sûr “tous“ ont développé leurs photographies de vacances sur du papier photo de marque japonaise et ainsi, par l’apprentissage, par la connaissance accrue, les codes culturels deviennent agencement de multiples. Bref c’est ici l’exposition de l’homme comme un être de culture –non nécessaire puisqu’il peut assimiler d’autres cultures-, un être qui ressent mais qui construit un sens à partir de ses ressentis corporels. Le dictionnaire -recueil de codes culturels- indique d’ailleurs que le sentiment est « une connaissance plus ou moins claire donnée d’une manière immédiate ».

Alors soit l’homme est un être d’essence et il répond naturellement à des excitations nerveuses, soit l’homme est un animal culturel ou instinctuel et il interprète ses réponses sensorielles. Dans le premier cas, les réponses seraient communes à environnement dépendant et surtout programmées (codées) génétiquement comme chez le papillon. Dans le second cas, si les ressentis sont singuliers c’est justement parce qu’ils sont culturellement codés. Même si l’on se refuse à l’effort de la réflexion sur nos ressentis (par idéologie ou par fainéantise), lorsque quelque chose « nous touche » c’est qu’il renvoie, comme en sémiologie à quelque chose d’autre que l’on a à la lettre pas besoin de verbaliser pour comprendre : c’est un code permettant une « connaissance […] donnée d’une manière immédiate ». Comme tout le reste (pour l’humain), le sentiment esthétique s’éduque, se joue, se mime et est motivé par des codes culturels autant qu’il s’exprime de façon codée.


Cela irait dans le sens d’une certaine précaution intellectuelle qui voudrait à tout prix éviter de laisser entendre une universalité des conceptions humaines, des modes de pensée par exemple. Conséquemment à l’idée, des plus justes, que l’Homme est un être de culture, d’acquis, il est jugé comme éthno-centré de prétendre au tous. Néanmoins, sans remettre en question l’idée de primauté de l’existence sur l’essence, l’Homme est aussi un corps, une biologie et ses capacités cérébrales en sont donc dépendantes. L’esprit humain ne peut vraisemblablement pas tout concevoir de la même manière, il est certainement des choses qu’il est contraint de concevoir. Par exemple le cerveau humain ne peut que concevoir des choses finies. L’idée d’infini peut être imaginée, acceptée, mais pas cérébralement conçue ; et ce pour tous les esprits humains. S’il existe des obstacles infranchissables pour le cerveau, il est certainement des chemins obligatoires et communs à tous les esprits. Le zoom (et le dé-zoom) est peut-être l’un de ces modes de pensée qu’on dira universel. De la même manière que le code langage écrit/parlé répond certainement à une logique cognitive, l’idée d’aller-retour entre soi et le monde entier semble tout simplement humain.

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