10 dec. 2009
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Dans un texte où l’on va décrire la démocratie comme un régime permettant de construire la société par l’apport de chacun sur tout ce qui la compose, nous ne pouvions pas nous empêcher de « dire notre mot » à propos d’une campagne publicitaire ayant germée à l’été 2009. Une bande de mousquetaires introduits dans le milieu de la grande distribution, ont fait pulluler, même devant la mairie, des panneaux publicitaires : « votezutile.com », en lettres capitales sans aucune illustration ou logo qui saurait pour l’œil inattentif indiquer qu’il s’agit de supermarché. L’entreprise aurait pu être celle d’un parti politique, et cela aurait tout de même soulevé de multiples questions, mais il n’en est rien. Ce sont des revendeurs de produits ménagers qui se sont approprié cet impératif. Nul besoin certainement de s’épancher plus avant sur cette vulgarité, mais en tous les cas cela plante bien le décor d’une nécessaire redéfinition de ce qu’on attend du vote démocratique ; ça sent pas la rose.
Le b.a.-ba c’est la chose la plus simple, la première par sa facilité d’accès mais peut-être également par sa nécessité. Le b.a.-ba comme base, le primordial, l’essentiel. Qui oserait nier que le b.a.-ba d’une juste organisation sociale est le principe démocratique ? Comment pourrait-on moralement mettre en question le principe démocratique, le principe selon lequel l’opinion de chacun est aussi légitime que celle des autres, où l’organisation de la vie de chacun est administrée par tous et pour tous ? C’est le b.a.-ba ! C’est aussi évident que 1 et 1 font 2, que b et a font ba. Mais est-ce effectivement aussi simple ? La démocratie va-t-elle de soi ? Et alors pourquoi tant ont douté et doutent de celle-ci ? La démocratie ça sent le pipi. Ou, en tout cas, ça sent autant le pipi que la rose ; où l’odeur d’urine se serait répandue après laisser aller, oubliée dans son confortable pantalon de survêtement et où la rose serait, elle, une dangereuse ronce à laquelle il faudrait se frotter, qu’il faudrait cultiver pour espérer odoriser l’espace d’un délicat parfum. Lorsque la démocratie fleurit, elle est comme la rose, complexe, piquante mais malheureusement tout aussi fragile. La démocratie définit un type d’organisation sociale, un type de gouvernance, un régime où tous les citoyens exercent équitablement la souveraineté ; la démocratie est le lieu de l’absence de différenciation éthique (ou qualitative).
Ô joie, enfin un système où chacun aura sa place, un système parfait.
Mais l’heureuse absence de différenciation éthique n’est-elle pas justement la raison de l’impossible existence réelle de la démocratie ? Effectivement, l’essence même de la démocratie, à savoir la légitimité de chacun à participer à la politique, est en même temps le frein à son exercice. La langue ainsi que la fierté populaire mettent très justement l’accent sur la propension majoritaire à penser comme bien le fait de s’exprimer sur tout, tout le temps. Et oui, c’est la possible expression de chacun sur toute chose qui construit la démocratie ; la démocratie c’est tous les jours tous ensemble. Mais paradoxalement, l’expression libre tend parfois à empêcher la démocratie, lorsque l’on « parle à tort et à travers », lorsque chacun tente de « dire son mot ». Il est là le problème : chacun a son mot à dire, mais cela ne nécessite pas que chacun parle tout le temps. Contrairement aux « moi quand je pense quelque chose je le dis », « j’suis franc du collier » et autres « avec moi pas de chichi, je parle du tac au tac », il n’est judicieux de s’exprimer politiquement que lorsque notre intégrité nous y pousse. Cela n’a rien à voir avec une compétition de l’expression, ce n’est pas à celui qui s’exprimera le plus ni d’ailleurs à celui qui s’exprimera le mieux. Car aux antipodes du déballage des opinions, l’abstention de peur de “l’erreur“ n’aide pas non plus la démocratie. La démocratie offre la possibilité à chacun de s’exprimer et (absence de différentiation éthique) chaque expression doit avoir le même taux d’écoute, évidemment. Cela n’est possible que fonction du corps fluctuant nommé majorité. En effet, un système parfait nécessite de “parfaits“ pratiquants. Mais effectivement, l’histoire – même si celle-ci ne prescrit pas le futur – nous a donné à voir des démocraties où dans le brouhaha des expressions quotidiennes, seuls ceux qui parlaient le plus fort, depuis le plus long temps, avec le plus d’aisance étaient entendus. Parce que même si chacun peut et doit être entendu, un régime démocratique prend tout de même des décisions, fait des choix entre telle ou telle proposition.
Ou alors, la vraie démocratie c’est le consensus. Effectivement, dans le consensus on fait le (belge) choix de prendre un peu de chacun, on fait le choix du contentement. Néanmoins, cette vraie démocratie qui satisfait tout le monde, n’est que la démocratie pour la démocratie, faire démocratique à tout prix. Bref, pour ainsi dire, tout l’inverse de l’aspiration démocratique, à savoir la justice. La démocratie qui écoute tout le monde est un procédé visant, par la confrontation des idées, non pas nécessairement à choisir l’une ou l’autre des propositions, surtout pas non plus donc à mollement mélanger chacune d’entre elles, mais bien à arriver à la décision la plus juste, proposée ou résultante du débat. La démocratie, pour ne pas finir à la belge, se doit donc de faire le deuil du consensus ; le système qui écoute chacun se doit de préférer certaines idées à d’autres.
Et en plus de ne pas pouvoir
faire plaisir à chacun, la démocratie pose également le problème
de la représentativité. En effet, la “plupart“ des démocraties
ne peuvent, pour des raisons démographiques, accueillir chaque
citoyen dans ses assemblées ; le monde oblige à déléguer son
travail politique. Cette nouvelle donnée qui fait de la démocratie
un système bien critiquable ne l’est pas du fait de sa nature. La
majorité des systèmes ont fait le choix d’élire des personnes.
Il est demandé aux citoyens de voter non pas des propositions ou des
idées mais ceux qui les feront et les voteront. Hormis quelques
simulacres de référendum, le travail politique, législatif des
citoyens non élus (donc la majorité) s’arrête au choix des
représentants. La majorité ne choisit pas ainsi comment elle va
vivre, mais choisit qui va choisir comment elle va vivre. Et ce
problème insoluble (?) – dû à l’échelle – de la
représentativité, ou autrement dit de l’exclusion de la majorité
du travail politique, grandit si l’on se met à penser qui
constitue le corps des citoyens. Mises à part quelques démocraties,
celles “dignes de ce nom (!)“ ont un corps électoral constitué
d’adultes (hommes et femmes) de son territoire. Et voila qu’une
bonne partie des individus du territoire sont jugés comme mineurs, à
savoir inaptes à penser la vie de la citée. La citoyenneté à part
entière n’est donc pas ici question de volonté, de choix, mais
d’une arbitraire limite d’âge. Effectivement, l’enfant1
n’a pas les capacités de tout penser car non encore initié, mais
puisque la démocratie c’est faire des choix, comment la
citoyenneté ne pourrait pas ne pas en être un ? Et pire, la
démocratie n’est pas seulement représentative, elle est le
théâtre des prétentions. Chacun peut prétendre être le mieux
placé pour être le politique ; s’en suit tout ce qui est
appelé le jeu politique, intrigues et séduction sont de mise pour
être élu représentant. Le représentant ne peut pas dire ce qu’il
pense, il se doit de dire ce que les autres veulent l’entendre
dire.
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On entre en politique comme on entre dans l’immobilier. On aspire au pouvoir et on construit son expérience fonction de ce but. Non, les démocraties ne sont pas les lieux de l’absence de différenciation éthique. Et cela n’a strictement rien à voir avec l’essence de la démocratie, mais bien avec ce qu’on en a fait, notamment par la tyrannie des opinions, la satisfaction du consensus ou encore le jeu des prétendants. La politique, la vie de tous avec tous, qui en démocratie est censée concerner tout un chacun, et ainsi ne requérir que la volonté de servir l’intérêt général, requiert ici que l’on ait fait les bonnes études, appris un métier, que l’on connaisse les bonnes personnes et que l’on sache bien vendre son produit. Les politiciens2 sont des experts gouvernant des amateurs. L’exercice de la politique en démocratie se fait donc souvent fonction d’une différenciation de qualification (éthique). Sous le régime de la légitimité de tous, certains sont donc plus légitimes à exposer leur opinion que les autres. D’ailleurs, à l’heure de la société hyper médiatique, ceux qui apparaissent plus légitimes ne sont pas uniquement les hommes politiques, mais aussi tout simplement ceux « qu’on a vus à la télé ». D’autres spécialistes comme les journalistes, voire les animateurs, peuvent effectivement dire leur mot plus aisément, mais surtout sont pensés par la majorité comme plus aptes à le faire, et tout simplement parce qu’ils le font plus (cf. la facilité c’est d’écouter celui qui parle le plus fort, « dans le brouhaha des opinions »). Non seulement les professionnels de la politique médiatique ne pensent pas que le « citoyen moyen » soit apte, voire ait l’envie ou le temps de se préoccuper de la politique, mais pire, la médiatisation de ce préjugé (stratégique) les amène à s’y penser inaptes. La majorité du peuple n’est pas reconnue et ne se reconnaît pas comme légitime à exposer et débattre ses opinions politiques. Or, les experts, tout comme la majorité, revendiquent cette professionnalisation (« faire de la politique c’est un vrai travail », « ils sont payés pour ça ») sans la comprendre anti démocratique, tout en accusant à l’unisson d’autres spécialistes d’élitisme tyrannique. Sur un des échiquiers politiques, ceux qu’on appelle les “intello“ affrontent les politiciens. Pour ceux qui exècrent les deux partis, on dira que l’élitisme et la démagogie s’affrontent pour savoir lequel est le plus anti démocratique. En effet, si la démocratie a besoin de penser chacun comme égaux qualitativement, il est plus aisé que personne ne soit trop supérieur intellectuellement, tout comme il est dangereux d’être trop mauvais. La normalité en démocratie, c’est le médiocre. Les athéniens déjà se posaient ce problème. Pour celui qui est trop en deçà du moyen, l’idée de l’amélioration par l’éducation sociale, qui peut même passer par un temps de mise à l’écart (centre de rééducation, asile, prison, etc.), semble aux yeux des “moyens“ toujours possible. En revanche, celui qui, même pour les grecs, semble vraiment dangereux, c’est le trop supérieur, et les athéniens avaient parfois recourt à l’ostracisme (bannissement de 10 ans). On pourrait tout de même penser que pour les mauvais comme pour les meilleurs c’est penser presque trop au premier degré la démocratie que de croire que les marges sont un danger. De fait, peut-être que certains sont véritablement moins bons et d’autres vraiment meilleurs, mais pour qu’il y ait démocratie, il faut considérer, de droit, que chacun vaut l’autre ; l’absence de différenciation éthique est un principe de justice, une notion de droit, peu importe si de fait cela n’est pas le cas. Néanmoins, bien entendu, l’amélioration éthique de chacun, si elle peut exister, n’est certainement pas à éviter, mais cela est un autre débat. On voit dès lors que la majorité en démocratie se sent capable de gérer les mauvais alors que sa peur se focalise sur les “trop bons“ ou ceux péjorativement appelés les intello, ceux qui s’y croient, qui croient savoir. Pourtant, si l’on aspire à une société qui “progresse“, dans le sens d’un changement qualitatif positif, n’est-il pas nécessaire qu’au moins certains d’entre nous tentent d’analyser nos systèmes et de faire des propositions au long cours en dehors de l’immédiateté, de l’urgence du calendrier politique quotidien ? Or, il est de bon ton, pour l’homme politique aspirant à séduire de tirer à boulet rouge sur quiconque oserait s’émanciper, ne serait-ce qu’un petit peu de l’opinion majoritaire. Il est d’ailleurs réconfortant de penser que ce qui nécessite un peu plus d’efforts au quotidien « n’est pas accessible à tous ». Réconfortant certainement pour une partie de l’intelligentsia, certainement grégaire comme tout microcosme, mais aussi bien sûr pour celui qui se complet à penser qu’il peut s’en laver les mains.
Ni un système populiste excluant certains au nom de la médiocre majorité, ni d’ailleurs le système républicain français ne sont exempts de différenciation éthique et par là même ils ne peuvent prétendre à être démocratiques. Attention, loin de nous l’idée d’accuser la république française d’être une dictature. Non, la France jouit d’un système qui est effectivement garant, pour une large majorité de la population, d’une assez grande liberté individuelle. Nous nous trouvons dans un système de droit (et de droite !), auquel bien entendu une quasi infinité d’améliorations et de créations complètes pourraient être apportées, mais qui encore une fois est loin d’être un système fasciste. Cependant, bien que la république française ait inscrit dans sa constitution de nombreux principes démocratiques, on ne peut pas dire qu’elle est une démocratie. Évidemment, il est très probable qu’aucun système appelé démocratie le soit. On pourra même se demander si l’on peut effectivement être en démocratie ou si bien plutôt elle est toujours à atteindre. En France, tous les citoyens sont libres et égaux en droit, ceux-ci sont des faits proches de la vérité. Mais là où le bat blesse, en dehors de quelques reliquats de nostalgie monarchiste (comme la garde républicaine, le garde des sceaux, la/les décoration/s), c’est qu’à la tête de l’état il est une personne ; un leader, le chef de l’état, celui qu’on dit le premier personnage de la nation. Ce système introduit une suprême différenciation éthique. C’est pourtant ce même système que l’on dit de démocratie directe, c’est la représentativité absolue, une seule personne pour un peuple, une déresponsabilisation directe dans un pouvoir personnifié voire personnalisé. Il est vrai que les institutions sont plus complexes, mais symboliquement c’est à lui, le président de la république, de guider la France, c’est son boulot la politique. Et là, le combat politiciens VS intello connaît une nouvelle friction à l’heure où l’économie dicte les décisions politiques, où cette politique n’est plus seulement déléguée mais délaissée par la majorité. Car chacun se satisfait de choisir son chef parmi les hommes politiques de carrière, sans penser qu’institutionnellement le système français appellerait à choisir « le meilleur d’entre nous » pour diriger la France ; s’il en est un seul à choisir comment ne pas choisir le meilleur d’entre nous tous (citoyens et non candidats) ?
Car d’une certaine manière le monde est nécessairement démocratique. Si la démocratie est comme une rose, c’est également parce que cette fleur et ce régime sont composés selon le même système. La rose est une multitude de pétales imbriqués, la démocratie c’est l’agencement d’une multitude de choix individuels. A l’échelle du monde, les choix de chacun, agencés à ceux des autres ont un impact sur la vie de tous, sur la société, le monde. Et ce de surcroît dans un système globalisé comme celui dans lequel nous vivons. Dans ce monde où, nous, 20% de la population possédons 80% des richesses, nous avons une responsabilité individuelle en action quotidiennement. Même si pour le coup, un des principes démocratiques se trouve inversé : en démocratie la majorité n’a pas toujours raison mais elle l’emporte toujours, c’est la différenciation quantitative, ici c’est la minorité qui décide pour la majorité. Ce qui n’empêche que ce sont tout de même les choix individuels qui font le monde dans lequel nous vivons. Car la démocratie est le lieu des possibles, c’est le système du choix perpétuel, c’est le système en mouvement et c’est donc le système le plus juste. En outre, l’élaboration du plus juste par le biais du dissensus est plus garant de la paix physique que le consensus, la paix morale, qui laisse toujours latente la convoitise des possessions de son voisin. Malgré les différences éthiques qui peuvent exister entre les individus, la démocratie est le seul système moralement acceptable. Car comment penser que nous faisons partie des meilleurs ? (meilleur → aristos → aristocratie) 1 Enfant, du latin infans qui ne parle pas. 2 Hommes politiques corrompus. |